
Eh, oui mes amis, la vie est faite de grands tournants. C'est avec une émotion non dissimulée qu'il y a quelque semaines, tel le papillon délaissant sa chrysalide devenue trop étroite, j'ai abandonné mon appendice couleur du temps qui passe pour celui, blanc et pourpre, des envols à venir.
Les grandes décisions que l'on prend, "once in a blue moon", nous laissent toujours déchiré entre l'excitation d'un avenir inconnu et la séparation d'avec un passé encore vibrant.
Alors, après vous avoir raconté mes premiers vols en Cage, un peu de nostalgie ...
Ce lundi de janvier, je devais rencontrer un client à Lyon.
Comme toujours, quand j'approche des zones propices à s'envoyer en l'air, je m'arrange pour avoir rendez-vous tôt le matin et pour finir avant midi.
Je descends donc à Lyon dimanche soir et je prends une chambre au Campanile (pub gratuite), pour être sur place aux aurores.
Après ma visite, lundi vers 11h, je mets le cap sur Grenoble, puis sur Saint Hiver du Tout Laid. (elle est bien bonne !) Arrivé là-haut, je gare la voiture et descends vers la gare du funic, ma Samba sur le dos.
J'arrive sur la moquette ... déserte. Pas une voile.
Le temps est humide et froid. La moquette est couverte de neige.
La vallée est complètement bouchée.
Je pense à ce si beau week-end de septembre dernier.
Les images de la coupe Icare me reviennent en mémoire, le parapaon,
le kart de JPB, le stand ff-vl, l'auto tamponneuse ... tout ça.
Je pose mon sac et je descends jusqu'au bas de la moquette.
On ne voit même pas l'atterro.
Il faut bien se rendre à l'évidence ...
... ça ne volera pas aujourd'hui.
Quelques minutes plus tard je remonte pour reprendre ma voile
quand j'entends des pas sur le petit chemin qui descend du funic.
Je lève les yeux ... Elle est là.
Elle descend vers moi, un gros sac sur le dos.
Juste vêtue de son juste-au-corps noir.
Ses pieds nus effleurent à peine la neige ...
Pieds nus dans la neige ... j'aurais bien dû me douter.
- Bonjour...
me dit-elle, comme si elle avait toujours été sûre de me trouver là.
Et moi comme une andouille, je réponds :
- Bonjour ... t'as pas froid ?
Elle me regarde et hausse le sourcil, l'air un peu surpris,
Le soleil vient de percer miraculeusement les nuages.
- On y va ?
dit-elle, en posant son sac sur la moquette verte...
La moquette verte. La moquette verte ?
Elle était couverte de neige, tout à l'heure.
J'aurais bien dû me douter.
Encore sous le choc de la rencontre, je l'aide à déplier sa voile.
Immense cette voile. Immense.
Pas possible elle est plus grande que ma Samba !
- C'est avec ça que tu voles ?
Je crois que je dois lui paraître débile...
- C'est avec ça qu'ON vole !
Il faudra qu'elle sorte les deux sellettes pour que je comprenne
enfin que c'est son bi !
Je n'en crois pas mes yeux. Elle avait donc bien reçu mon mail !
Elle sourit, amusée de mon étonnement.
Nous nous équipons. Prévol, cuissardes, ventrale,
tiens ? c'est moi qui ai le secours ?
écarteurs...
- Attends, c'est pas bon là, c'est toi qui te mets derrière.
dis-je.
- Pourquoi, tu n'as jamais fait un bi en place arrière ?
- ... ben ...
- Faut un début à tout !
dit-elle sur un ton péremptoire en finissant de s'accrocher.
Un bi en place arrière, moi qui n'ai que 45 petits vols...!
J'aurais bien dû me douter.
Prêts à décoller. Une petite brise juste de face.
Je regarde devant. Plus un nuage dans la vallée.
Pourtant tout à l'heure, il m'avait bien semblé ...
Mais non, tout est dégagé à perte de vue.
Bizarre ce que le temps change vite en montagne.
Au dessus de nous, très haut, un couple de rapaces enroule une pompe.
Nous les regardons monter un moment en larges cercles.
Que c'est beau.
Elle se retourne vers moi :
- On va les rejoindre ...
Elle me donne quelques explications sur la manière de prendre
les élévateurs. Eh oui, les bi, je n'en ai fait que deux
et en place avant !
Gonflage, quelques pas et elle est soulevée comme une plume.
Deux pas de plus et c'est mon tour.
Sous nos pieds, le trou et juste devant, l'ascenseur, large, tranquille
le même que celui des rapaces peut-être...
J'enroule un tour, deux tours, cinq, dix... ça monte toujours.
Nous nous laissons déporter vers la Dent de Crolles éclaboussée de soleil.
Ca monte partout et je commence à avoir très très chaud dans ma combinaison
enfilée par dessus deux pulls et un pantalon de velours.
En plus, je suis derrière elle et je suis donc un peu protégé du vent relatif.
Un peu.
Elle rit aux éclats :
- On n'a pas idée de s'habiller comme ça en plein été !
En plein été ?
J'aurais bien dû me douter.
Nous faisons de longs allers-retours devant la Dent et bientôt je peux voir le sommet
en dessous de nous.
C'est la première fois que je vois la Dent par le dessus !
- On est bien...
me dit-elle en laissant aller sa tête en arrière contre mon épaule.
Je regarde vers le bas. Le paysage est magnifique. Les sommets, la vallée profonde entre les sommets ...
... la Vallée de l'Isère, bien sûr ...
Nous n'avons pas d'alti mais je crois que nous devons être très très haut car la Dent de Crolles
a maintenant l'air d'un caillou ridicule en dessous de nous.
- Tu sais, maintenant, tu peux lâcher les freins.
- ...
- Si tu lâches les freins, avec cette voile, on est à finesse max.
Mon esprit se met à tourner à deux cents à l'heure.
Elle n'a aucune raison de me dire ça.
Aucune raison.
Ou alors ... ça veut dire qu'elle aimerait bien que je ...
Non, c'est pas possible, pas Elle, c'est trop clair, trop direct.
Tous ses mails de l'été me traversent la mémoire en un éclair :
"... Je n'aime pas trop les contacts sur internet,
je préfère les contacts avec les vrais gens dans la vraie vie ..."
"... J'espère qu'on pourra bientôt voler ensemble ..."
"... Il n'y a vraiment qu'en biplace que je m'éclate totalement !"
Face à la vallée, face au vent, presque immobiles en plein ciel...
Je lâche doucement les freins, je passe les bras autour de sa taille,
elle renverse la tête en arrière, mes yeux plongent dans les siens...
J'aurais bien dû me douter.
Soudain, un grand bruit de toile froissée au dessus de nous !
La moitié de la voile repliée sous l'autre moitié !
Ca commence à tourner, vite, très vite.
Je cherche les freins. Impossible de les reprendre !
Nous sommes écrasés dans nos sellettes.
Il y a un tour de twist, enfin je crois,
je ne sais plus ou je suis.
Le voile noir.
Il faut que je trouve cette foutue poignée du secours.
Je l'ai touchée tout à l'heure au déco.
Ah, ça y est, la voila. Je tire. Un choc énorme.
Que s'est-il passé. Est-ce qu'il est ouvert ?
Je suis assis. Par terre. Sur la moquette verte.
Quoi ?
La moquette verte ?
La moquette verte !
J'aurais bien dû me douter !
La moquette verte de la chambre du Campanile.
Je suis tombé du lit.
Quelle heure est-il ?
Ca y est. C'est sûr. Je vais être en retard à mon rendez-vous à Lyon.
Je me lève, aïe. Mal au coccyx.
Je vais vers la fenêtre. J'écarte le rideau. J'essuie la buée sur la vitre.
Il pleut ...
Il faut bien se rendre à l'évidence ...
...ça ne volera pas aujourd'hui.
A moins que ...
Tout à l'heure, après mon rendez-vous, je mettrai le cap sur Grenoble, puis Saint Hiver ...
P.S. Toute ressemblance avec des lieux, des événements ou des personnages
existant ou ayant existé sur ff-vl, ne saurait être que ...
... fortuite.