
Tirade des "Non merci" (inspirée de Cyrano de Bergerac, d'Edmond Rostand)
DANY'AILE
Enfin, tu conviendras
Qu'assassiner toujours la chance passagère,
Devient exagéré.
JEAN-LOUIS
Hé bien oui, j'exagère !
DANY'AILE, triomphant
Ah !
JEAN-LOUIS
Mais pour le principe, et pour l'exemple aussi,
Je trouve qu'il est bon d'exagérer ainsi.
DANY'AILE
Si tu laissais un peu ton âme mousquetaire
La fortune et la gloire...
JEAN-LOUIS
Et que faudrait-il faire ?
Chercher un constructeur puissant, prendre un patron,
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce,
Grimper par ruse au lieu de s'élever par force ?
Non, merci. Donner, comme tous ils le font,
Des voiles aux journalistes essayeurs de chiffons
Pour voir sur le visage d'un compétiteur,
Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas moqueur ?
Non, merci ! Chez les bons éditeurs de Paris
Faire imprimer ses pubs en payant ? Non, merci !
S'aller faire nommer pape par les conciles
Que sur quelque forum tiennent des imbéciles ?
Non, merci ! Travailler à se construire un nom
Sur un projet, au lieu d'en faire d'autres ? Non,
Merci ! Ne parler de ses voiles qu'a mi-voix
Avoir peur de la presse, à en perdre sa fibre
Et se dire sans cesse : "Oh, pourvu que je sois
Dans les petits papiers d'Aérial ou Vol libre ?"...
Non, merci ! Avoir peur, être blême, intriguer
Faire tous les salons plutôt que de voler
Rédiger des plaquettes, se faire présenter ?
Non, merci ! non, merci ! non, merci !
Mais... voler,
Rêver, rire, voir voler ses amis, être libre,
Avoir l'oeil qui regarde bien, la voix qui vibre,
Corriger le stagiaire, qui gonfle de travers,
Faire un tout petit vol et puis s'en satisfaire
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
A tel profil, auquel on pense, dans la lune.
Ne faire jamais rien qui de soi ne sortît,
Et modeste d'ailleurs, se dire : mon petit,
Sois satisfait des vols, même de ceux de Dany'Aile
Pourvu que ce soit toi, qui aies conçu leurs ailes.
Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard,
Ne pas être obligé d'en rien rendre à César,
Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
Bref, dédaignant d'être le lierre parasite,
Lors même qu'on n'est pas le chêne ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !