LAGON (nouv'aile)

Préambule

Ce samedi 20 mars 1999, veille de printemps, avait été idéal pour un long vol de falaise d'Octeville à Antifer et retour. Le soleil avait tôt fait de réchauffer la brume du matin et de faire naître de petits cumulus blancs et inoffensifs. Le vent s'était doucement levé pour atteindre un bon 20 km/h. Le vol avait été sans histoire, si l'on passe sous silence l'irruption soudaine d'un poteau EDF sans fil juste dans l'axe de la piste et qui m'avait obligé à une manoeuvre d'évitement et à un atterrissage peu glorieux derrière le déco, heureusement à l'abri des regards indiscrets. On savait déjà que les Airbus se jettent parfois en travers de la course des planeurs, mais s'il fallait aussi se méfier des pylônes EDF ...

Je m'étais décroché de la cage et j'avais quitté mon harnais. Assis dans l'herbe, je regardais les autres voiles virevolter au dessus du déco et je profitais de la douceur de cette belle journée. Avant de replier je me remémorais ce premier long vol sous ma Lagon. Soudain une petite voix se fait entendre derrière moi :

"Alors ? C'était comment ?"

La voix féminine est douce, un peu grave, légèrement voilée, un délicat mélange de Marie-France Pisier et de Sabine Azéma. Je me retourne en espérant que celle qui vient d'arriver ressemble à l'une ou l'autre ... Mais rien. Personne en vue ! Le champ est désert. Pas l'ombre d'une présence humaine à proximité. Je me demande si le choc à l'atterro n'a pas été plus rude que je ne le pensais. Je ne suis pourtant pas tombé sur la tête !

"Alors, tu as trouvé ça comment ? Ca t'a plu ?"

Cette fois, je n'ai pas rêvé ! Je me lève, je regarde partout, personne. Rien que moi et ma voile. Rien que ma Lagon cagée étendue au soleil sur l'herbe tiède.

"Eh ! tu pourrais quand même me répondre !"

J'aperçois un frémissement du côté des ouvertures de caissons et je me demande ... non, la voile est étendue bien à plat et je ne vois pas comment quelqu'un pourrait se cacher dessous. Je la soulève à différents endroits pour être bien sûr, mais non, ce n'est pas possible. Je retourne vers mon harnais. Est-ce que ça ne viendrait pas de la radio ? Non, cette voix ne ressemble en rien au grésillement nasillard qui sort habituellement d'une VHF. Je l'éteins malgré tout et reviens vers la voile.

"Tu cherches quelque chose ?" dit la voix sur un ton amusé.

Alors là, elle se fout carrément de moi. Et j'en suis sûr maintenant, la voile a encore bougé quand la voix a parlé. Bon, je sais, il y a un peu de vent, mais quand même, elle ne bouge que quand elle parle. Elle ne bouge que quand ... Aile parle ? Je m'entends répéter cette phrase à haute voix : Aile ne bouge que quand Aile parle. Non, allez, assez déliré, le soleil n'est quand même pas si chaud au mois de mars pour que ... Je rassemble les suspentes et je commence à ramener la voile en corolle pour la sortir du champ.

"Non, attends, pas tout de suite ... j'étais bien, là !

Cette fois c'est sûr, elle est tout contre moi, je l'ai sentie vibrer ...

" Oui , je sais, ça doit te paraître bizarre, une voile qui parle mais que veux-tu, nous ne sommes pas tout à fait comme les autres, nous, les voiles cagées. Nous sommes un peu, une espèce à part et tu es loin d'avoir tout découvert de moi. Tu n'es pas trop pressé ? J'ai envie qu'on parle un peu..."

C'est ce moment que choisit Dany'Aile pour arriver et s'enquérir de mon état.
"Ca va ? Tu n'as pas d'autres blessures que d'amour-propre ?" me dit-il goguenard.
"Non, non, ça va, merci" lui réponds-je.
"Tu veux un coup de main pour plier ?"
"Non, non, ça ira."

"Dis-lui d'aller se refaire un vol", dit la voix féminine, doucement mais impérieusement.
"Je ne peux pas l'envoyer balader comme ça, c'est un ami !"
"Qu'est-ce que tu dis, là ?" dit Dany'Aile, maintenant vaguement inquiet pour ma santé mentale.
"Non, rien, je parle tout seul"
"C'est ce que je vois ! Bon, ben je vais peut-être m'en refaire un petit, alors. Pas toi ?"
"Non, non, j'ai ma dose pour aujourd'hui."
"Bon, alors à tout à l'heure. Saaaaalut."

Dany'Aile s'éloigne.
Silence.
J'hésite un instant. Je ne suis pas encore sûr de ne pas avoir rêvé. Je continue à plier ou bien ...
"Il est parti ?"
"..."
"Le type, là. Il est parti ? Ben oui, je ne peux pas savoir, on est nées sans yeux, nous les voiles.
Toi, je sens bien que tu es là, parce que tu me tiens par les suspentes, mais lui ..."
"Non, non, il s'éloigne. Mais ne parle pas trop fort, n'importe qui d'autre pourrait arriver et t'entendre"
dis-je en chuchotant.
"Non, il n'y a que toi qui peux m'entendre. Je te parle directement dans la tête."
"...!!! Ah bon ? Mais moi, on va m'entendre te parler et je n'aurai pas l'air malin ..."
"Tu n'es pas obligé de parler à haute voix. Tu n'as qu'à faire comme tout à l'heure, en vol. Tu penses simplement à ce que tu veux me dire et je t'entends. Moi, mes oreilles, elles servent à autre chose ... comme tu le sais bien !"
"Eh bien non justement, je ne sais pas, enfin si, je sais mais je n'ai encore jamais essayé avec toi."
"Ne t'en fais pas pour ça, on a bien le temps. Ce n'est que le tout début de notre vie commune.
Mais, dis-moi, si tu sais à quoi servent nos oreilles, c'est que tu avais déjà volé avant, alors ?"
"Avant quoi ?"
"Ben ... avant d'être avec moi !"
J'hésite à répondre. J'ai senti une pointe de jalousie dans le ton de sa voix.
"Oui, un peu, mais tu sais, j'ai commencé seulement l'année dernière."
C'est un comble, voilà maintenant que j'essaie de me justifier auprès de ma voile ...
"T'en a connu combien avant moi ?"
"Euh ... Ben deux, enfin trois ... mais avec la première je n'ai pas volé, c'était juste pour apprendre à gonfler, juste un petit ... flirt, quoi."
"Et celles avec qui tu as ... euh ... elles s'appelaient comment ?"
"TBird et Samba. Mais je te trouve bien curieuse, dis moi !"
"Pardonne-moi, je suis très jalouse et très possessive. C'est un gros défaut je sais, mais on est toutes comme ça dans la famille Cage. Euh ... c'est ailes qui t'ont plaqué ou c'est toi ?"
"Ben avec TBird, c'était une sorte de contrat à durée déterminée. Après moi, elle est allée en initier un autre. Je l'ai un peu regrettée, mais elle manquait quand même de caractère et je me suis vite ennuyé. Samba c'était autre chose. Elle était bien plus rigolote et on s'est bien amusés ensemble, mais j'ai vite compris que ça ne durerait pas éternellement. Aujourd'hui elle est toujours toute seule et je lui cherche quelqu'un. Et puis ensuite, je t'ai rencontrée et ... tu sais bien ... ça a été le coup de foudre. Mais ... ça me fait tout drôle de te raconter ça comme ça, enfin, je veux dire, de te parler comme ça, avec des mots... comme si tu étais ..."
"Comme si j'étais quoi ? une femme ? ... Mais je suis une femme !"

Ca y est, le mot était lâché. Je ne sais pas comment vous regardez votre voile, votre compagne d'échappées, votre complice d'évasion, mais si un jour vous avez comme moi, la chance de l'entendre vous dire ces mots là, avec cette voix là, croyez-moi, vous ne la regarderez plus jamais comme avant, vous ne lui parlerez plus jamais comme avant.

Je lui avais déjà beaucoup parlé de moi mais je ne savais encore presque rien d'elle. Elle avait du deviner ma pensée car elle continua ainsi :

"Je m'appelle Lagon, mais tu le sais bien puisque mon nom est tatoué sur mes oreilles. Oui, c'est vrai, ce n'est pas un nom féminin mais, après tout, les hommes ont bien appelé un avion Concorde et ils disent LE Concorde, alors pourquoi pas LA Lagon. Mais moi, je préfère Lagon tout court, si tu veux bien."

"Eh bien va pour Lagon, ma belle !"

"Dis ? Tu veux bien me remettre comme tout à l'heure ? Etendue sur le dos, c'est extra ... hi, hi !"
"Hein ? ... "
"Sur le dos, c'est extra ... Extra... dos ... bon d'accord."

Je sens qu'elle est un peu vexée que je n'ai pas ri. Il faut dire qu'elle n'est pas vraiment nouvelle cette blague pyrénéenne. D'ailleurs peut-être qu'elle aussi, la tient d'un pyrénéen ... allez savoir ! Je lâche les suspentes et je lui prends délicatement une oreille après l'autre pour l'étendre à nouveau sur l'herbe puis je reprends la cage en mains. Je tire un petit coup les suspentes de chaque côté pour qu'elle ne monte pas en crevette et je bascule la cage au ras du sol. Lagon prend une grande inspiration, se lève bien symétriquement et décolle en s'étirant délicieusement jusqu'à la pointe des oreilles. J'avance vers elle et la repose doucement au sol en la déroulant sur le dos. Elle pousse un profond soupir d'aise et j'entends dans le souffle de ses poumons, pardon, de ses caissons :

"Hmmmmmfffff ! J'aime quand on me parle comme ça !"

Je peux vous dire que depuis ce jour là, je ne lui claque plus jamais le bord de fuite au sol quand je la dépose.

"Tu sais, ça n'est pas souvent que j'ai l'occasion de me faire dorer l'intrados au soleil. Les gens croient toujours que les UV c'est mauvais pour mon teint. Tu parles ! De toutes façons, quand je vole, j'en prends plein l'extrados pendant des journées entières, alors un petit coup de l'autre côté, ça fait un bien fou !" (NDLR: surtout à Dienne!)

"Mais dis-moi, si tu me racontais ton histoire, d'où tu viens, quel âge tu as, quand tu es partie de chez tes parents ...?"

"Eh bien voilà. Il était une fois dans les Hautes Pyrénées, au fond de la vallée d'Argelès-Gazost, un grand gaillard aux yeux bleus et aux cheveux frisés..."

Et c'est ainsi que Lagon commença a me raconter une incroyable histoire, son histoire, celle de ses aînées, de sa soeur cadette Paradigme, de ses cousins les parapentes et de tous ses ancêtres souples ou rigides. C'est cette histoire étonnante que j'ai essayé de transcrire dans ce livre et que je vous dévoilerai ici, à intervalles très irréguliers, sous forme de feuilleton. Bien sûr j'ai transcrit de mémoire toutes les confidences de Lagon car le magnétophone télépathique n'existe pas encore et j'espère qu'elle ne m'en voudra pas s'il subsiste ça et là quelques inexactitudes.

Chapitre 1 : LE CREATEUR

Il était une fois et il est toujours, dans les Hautes Pyrénées, au fond de la vallée d'Argelès-Gazost, un grand gaillard aux yeux bleus et aux cheveux frisés..."

Il est tout à la fois mon père et ma mère, mon Créateur quoi ! Je lui dois tout, et toutes, nous lui devons ce que nous sommes.

Je suis née le 1er janvier 1999. Bien sûr je n'ai que des souvenirs très flous de la période qui a précédé ma naissance. Vous aussi, les humains, vous vous souvenez avec difficulté des premiers jours de votre vie et il ne vous reste de votre gestation, que des impressions confuses mais on dit que c'est si important pour votre vie future. Mais comme j'ai ensuite vu la genèse et la naissance de mes petites soeurs, je vais pouvoir vous raconter en détail comment cela se passe pour nous.

Notre gestation est de durée assez variable. De quelques semaines à quelques mois. En général c'est notre Créateur lui-même, qui nous porte mais il lui arrive de se faire aider dans les périodes de naissances multiples par des mères porteuses qu'il appelle couturières. Je crois que c'est le cas en ce moment car nous sommes nombreuses à nous développer dans la petite clinique d'Argelès-Gazost

Fin Novembre, je n'étais au départ que rouleaux de tissus, rouleaux de fil, tubes de dural, vis, écrous, rondelles, câbles d'inox et petites pièces éparses, toutes bien rangées dans de petits casiers. Tout cela n'était que matière inerte mais lui, savait déjà que quelques semaines plus tard, tout cela deviendrait moi. C'était moi avant la vie, c'était mes cellules encore indifférenciées, juste une promesse de vols, une promesse de vie.

Tout a commencé par un rouleau de tissus blanc et un rouleau de tissus pourpre. Ma croissance a commencé sur une grande table de traçage où, avec quatre de mes soeurs, nos cellules, les coupons de tissus ont commencé à prendre forme. Juste une forêt de traits incurvés sur le tissus toujours entier et puis ensuite les coups de ciseaux, nets, précis comme le scalpel du chirurgien, juste sur les traits, pour séparer toutes nos pièces. Il faut que vous sachiez qu'aucune de mes pièces n'est semblable à une autre. Non, même pas les pièces droites et les pièces gauches, car mon tissus a un sens et il n'est pas question que je naisse avec une moitié toute à l'envers !

A suivre ...